Écriture prodige

Prodigieux sont les mots de L’amie prodigieuse, roman d’Elena Ferrante (une sorte de fantôme-auteure, 30 points pour le mystère), qui raconte des épisodes de l’enfance et de l’adolescence d’Elena Greco, de Lila Cerullo et de leurs camarades, Pasquale, Enzo, Carmela, Rino, etc. Pardonnez-moi cette tautologie, mais jamais je n’ai été aussi certaine que le mot, là, c’est le bon. Lila est prodigieuse : une fée, une magicienne, une âme vivante, un être-pour-la-mort. Amie est tout aussi important. Il réfère au lien, aux moments, aux sentiments d’admiration que suscitent l’amie, la valeur, la bulle d’elles deux.

En plus de la perfection du titre, l’édition (Folio Gallimard, 2011) offre une page couverture sine qua non exacte. Jamais photo n’a concordé autant avec une histoire. Non seulement nous y voyons ce qu’on devine être Elena et Lila, mais en plus, on y sent tout le quartier (le magasin local en arrière, le pavée défraîchi). La photo est en mouvement, et les personnalités forment le punctum : Lila rit vers le ciel, un peu crispée, un peu spéciale, voilà Lila. Ses cheveux sont emmêlés, son linge est trop grand et désorganisé. Voilà aussi Lila. À côté, la petite Elena joue, tourne, bouge, mais surtout observe Lila, et dans ses yeux – l’amour et l’adoration pour son amie.

On a tous (eu) une amie incroyable, qui nous a impressionnée au point d’être notre idole un instant : quand elle a traversé une clôture électrifiée, ou lorsqu’elle a envoyé chier le petit bum de l’école. Toutes des petites étincelles de cœur gonflé, de « wow trop cool ».

L’histoire du roman en est une de mœurs, où la vie de quartier est une mentalité, et où règne une sorte d’aura lourde, auréolée de contrôle par les puissants et d’injustice pour les pauvres. Vous compatirez pour Lila, intelligente mais obligée de quitter l’école pour subvenir à la fabrication de chaussures. Vous encouragerez Elena, douée en langues et amoureuse. Mais ce qui frappe, derrière le fond d’une Italie des années cinquante, c’est la forme. Des mots justes pour chacune des descriptions; des phrases qui s’enchaînent pour créer un fil ambiant et un réel sans équivalent. Elena Ferrante – une écrivaine dans les plus vraies. Voici un extrait qui fait un petit velours tellement si bien dit. C’est le « je » d’Elena racontant Lila :

« Se promener avec elle le dimanche devint une occasion permanente de tension. Quand quelqu’un la fixait elle soutenait son regard. Quand on lui disait quelque chose elle s’arrêtait, perplexe, comme si elle n’arrivait pas à croire que c’était à elle que l’on parlait, et parfois elle répondait, intriguée. D’autant plus – et ça c’était vraiment extraordinaire – qu’on ne lui adressait presque jamais d’obscénités, celles-ci nous étant généralement réservées. » (Ferrante, 2015, p. 184)

Derrière chacune de ces dernières phrases se cache Lila. Dévoilée doucement. Voici la mythologie de deux petites filles :

 « Seule Lila me manquait, Lila qui pourtant ne répondait pas à mes lettres. J’avais peur qu’il ne lui arrive quelque chose, en bien ou en mal, sans que je sois là. C’était une vieille crainte, une crainte qui ne m’était jamais passée : la peur qu’en ratant des fragments de sa vie, la mienne ne perde en intensité et en importance. » (Ferrante, 2015, p. 271)

Pour devenir de meilleurs adultes : faire revenir l’odeur de notre enfance en se plongeant dans celle de L’amie prodigieuse. Ferrante touche l’universel. L’enfance : le quartier. L’enfance : les gars grands et cool qui nous lancent des pierres à la sortie de l’école. L’enfance : partir explorer l’inconnu pas loin, mais loin pour nous.

C’est comme ça pour moi écrire : une dose juste-assez de poésie, une base d’histoire dans le sens d’historique, de senteur, d’ambiance, de décor, puis des personnages secondaires à travers les yeux d’un personnage-narrateur, montrant les liens importants.

L’amie prodigieuse est un roman qui parle de l’autre en partant de soi. Un livre d’humanité.

Je dédie un grand amour à chacune de mes amies prodigieuses.

Aussi disponibles : le tome 2 Le nouveau nom et le tome 3 Celle qui fuit et celle qui reste (2017).

Notice bibliographique : FERRANTE, Elena. L’amie prodigieuse, Paris, Éditions Gallimard, 2015, 448 p.

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Billie-Anne Leduc

Crédit photo – Couverture

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