Devenir ∞

Être avocat. Être bibliothécaire. Être un mot-métier; être un mot exprimant un « faire ».

C’est moi, où il faut absolument être quelque chose? Chose : « tout objet concret par opposition aux êtres animés » (Larousse.fr). Voilà – chose s’oppose au vivant.

Pourtant, à Noël, à l’anniversaire de ta grand-tante, aux premières rencontres, on te demande de te définir par rapport à un terme tellement concret, qu’il devient une chose. Parfois, cela prend la forme de « que fais-tu dans la vie », parce qu’il faut faire pour vivre – survivre. C’est peut-être pour cela, pour tout ça, que j’ai constamment envie de répondre « je vis », à cette question. Comme un goût féroce, amère et prononcé dans le fond de la gorge.

Ma tête m’avertit bien de l’ahurissement anticipé de mon interlocuteur. Mais c’est plus fort que moi. Plus fort que nous. Non seulement faut-il être quelque chose, il faut surtout être quelqu’un. Un « un » parmi quelque. Une unicité parmi tous les uns. Un petit point hors catégorie; un petit pois prêt à s’échapper des murs. À force de tous sauter hors du cadre, n’est-ce pas que le cadre n’en est qu’agrandi ?

Je ne vois qu’un contour noir, au lieu d’un carré noir.

L’être suppose un « qui », une question infinie, la plus belle des questions : une mer de possibilités. Le ciel grand ouvert demande juste qu’on se pitche, la tête et les rêves en premier. « Quand je serai grand, je serai pompier. » Quelle phrase absurde, cher enfant. Devenir des pirates à la recherche de sirènes pour prouver qu’elles sont vraies, peut-être. À la limite, deviens un genre de Diogène qui crie dans la rue : « Vous avez le droit d’être dans la rue, le réalisez-vous? »

Deviens un garçon, une fille, un non-genré, une roche. Je ne sais pas, mais je sais que vouloir ne devenir qu’une chose est la somme du plate; le monumental fatum de la banalité.

Lorsque j’ai rencontré un policier, j’ai voulu lui demander s’il ne trouvait pas qu’il faille réinventer les règles de l’harmonie sociale écrites dans son gros livre. Mais je me suis retenue. Pourquoi? Là sommeille le problème. Je voulais discuter avec lui si, dans la rue, on n’aurait pas le droit, par exemple, de mettre nos bobettes par-dessus nos pantalons sans passer pour fou. Jugements après jugements, on se tanne de poser de telles questions. Mais au diable, au dieu, au tout-ce-que-vous-voulez, je veux les poser, ces questions. Coûte que coûte – ça vaut cher.

T’es pas ton nom; t’es pas ton matériel; t’es pas ton horaire. Si je vous demande ce que vous faites dans la vie, ne me répondez pas un métier, une chose, une convention inanimée. Répondez-moi ce que vous faites-êtes hors normes sociales. Qui êtes-vous ? Comme, vraiment?

Liste :

Faire neiger des mondes, les faire fondre et les boire.

Devenir un pirate et mourir dans la lune.

Commencer des rêves et les finir.

Crier par la fenêtre que son pouls bat fort.

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Billie-Anne Leduc

Crédit photo – Couverture

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